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D’ANNABA À EL-TARF, ELLES DIRIGENT CINQ COOPÉRATIVES ENGAGÉES DANS L’ÉCONOMIE VERTE; Ces femmes « essentielles » à la nature

Elles dirigent cinq coopératives implantées dans les massifs d’El-Tarf et d’Annaba et qui emploient une centaine d’ouvrières. Des huiles essentielles au miel, elles font des miracles dans le respect strict de la nature. Comme leurs abeilles, elles transcendent toutes les difficultés et font fleurir les initiatives locales dans un développement durable. Elles sont un modèle pour une nouvelle économie à inventer.

Hébergées provisoirement dans une aile de la maison de jeunes de Bouzizi, en plein couvert végétal, avec à portée de main toutes sortes d’essences et de plantes médicinales, les 7 sociétaires de la coopérative Fleur de l’Edough travaillent dur mais elles ne tirent malheureusement pas encore l’avantage qu’on pourrait imaginer de cet environnement. Dans la grande salle de la bâtisse où flotte une forte odeur de menthe, deux femmes en hidjab s’affairent autour d’un alambic en acier inoxydable, dont elles remplissent délicatement le bac avec des pétales de plantes. Une tâche qui semble les absorber complètement, puisqu’elles ne remarquent même pas notre présence lorsque nous les rejoignons avec Amel Bendjemil, la présidente de la coopérative Fleur de l’Edough.

Cette dernière explique que l’opération de distillation se fait toujours par équipe de deux et qu’elle exige une grande concentration de la part de celles qui en ont la charge. Ceci à chaque phase du process, depuis le chargement des plantes, la mise en chauffe et le contrôle de la température de l’équipement, jusqu’à l’écoulement des premières gouttelettes d’hydrolat et des huiles. “Le dégagement des senteurs est un moment d’émerveillement qui se renouvelle à l’infini pour chacune d’entre nous, surtout lorsque le distillat commence à s’égoutter dans le tube en verre”, s’extasie notre hôte en révélant que ses six coopératrices et elle-même n’ont jamais cessé d’améliorer le procédé d’extraction des produits de forêt depuis qu’elles ont embrassé ce métier.

Et de faire noter que dans le même temps le manque de moyens matériels se fait ressentir, et que les contraintes administratives et les charges fiscales ont fini par les rattraper plus tôt que prévu.  Renchérissant, la gérante de la Fleur de l’Edough, Samira T., reconnaît que le collectif de 64 femmes rurales, dont elle fait partie, a beaucoup appris, depuis 2014, dans les filières huiles végétale et essentielle du lentisque. Une formation qui a également concerné le miel, l’huile et le vinaigre du figuier de Barbarie dans le cadre du programme Genbi (Gouvernance environnementale et biodiversité), lancé en partenariat entre le ministère de l’Environnement et la coopération allemande pour le développement, GIZ. Elle n’omettra pas de mentionner l’appui qui leur a été apporté pour la création des premières coopératives agricoles féminines dans les wilayas de Annaba et d’El-Tarf en 2018 et la mise en place d’un système de certification biologique en Algérie.

Le surendettement empêche l’acquisition de nouveau matériel 
“Nous aurions été heureuses d’acquérir un équipement plus important et des alambics de plus grande contenance, afin de produire plus et ainsi prospérer. Le distillateur et le séchoir qui nous ont été offerts par GIZ et auxquels nous tenons comme à la prunelle de nos yeux ne suffisent plus, du moins pour faire face à la demande de certains pharmaciens et des laboratoires de fabrication de cosmétiques, qui attendent de nous la production de grandes quantités d’huiles”, regrette la gestionnaire de cette coopérative.

Celle-ci explique pour étayer son propos que 32 kg de feuilles sont nécessaires pour obtenir à peine 10 ml d’huile de cyprès (sarouel), par exemple, et qu’il faut disposer par conséquent de 3 ou 4 q de plantes pour satisfaire une commande d’un litre de ce produit dans un délai minimum de 10 jours. “Les maigres recettes que nous rapportent les rares ventes que nous réalisons au niveau local servent à peine à maintenir l’atelier en marche, entre ce que nous payons aux cueilleuses occasionnelles, les frais de transport et d’analyses et les achats de l’emballage, des fioles et des bouteilles en verre et de l’étiquetage. Il nous arrive de cesser toute activité, à certaines périodes de l’année, faute d’avoir pu constituer des stocks conséquents en temps opportun. Ceci alors que nous ne pouvons même pas prétendre à des prêts auprès des banques, étant par ailleurs redevables à l’État pour des microcrédits Angem et Ansej que la majeure partie d’entre nous a contractés pour la confection de gâteaux traditionnels et autres produits artisanaux, avant de nous engager dans l’aventure de la distillation”, détaille notre interlocutrice.

Un label pour le miel de l’Edough 
Au niveau du siège social de Miel de l’Edough, qui est situé également à Bouzizi, à une centaine de mètres de la maison de jeunes, on ne parle là aussi que de l’agence de coopération allemande Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit, GIZ), qui a changé le cours de bien des vies. Mme Rahal Khadidja, la présidente, ainsi que Mme Riadhi Farida, la gérante, ne tarissent pas d’éloges à l’endroit des responsables de cet organisme et de leurs partenaires algériens, dont Mohamed Hamzaoui, et étrangers, qui ont contribué à la formation des 26 sociétaires de la coopérative, qui ont souscrit à ce programme. “L’expérience que nous avons vécue est d’autant plus enrichissante qu’elle nous a non seulement ouvert de nouveaux horizons, mais aussi d’acquérir des connaissances dans la gestion administrative et financière des coopératives, dans la commercialisation et le marketing.

Une formation, dont nous ne rêvions même pas, en tant que femmes de la campagne, avec à la clé la possibilité d’être fournies en matériel divers et en ruches”, raconte Mme Rahal. Cette quinquagénaire, qui avoue n’avoir été que jusqu’à la classe de sixième, rappelle qu’elle a été précédemment formée dans la confection de gâteaux traditionnels et qu’elle avait déjà des notions dans la direction d’une coopérative pour avoir activé à Seraïdi, son village, avec une association spécialisée dans les domaines de l’apiculture et dans la production du miel naturel. “Notre formation théorique a été assurée par des experts dans les établissements hôteliers de la ville de Annaba. Nous avons aussi effectué des stages pratiques chez Mme Hamadia Aïcha qui possède un rucher à Berrahal et auprès d’apiculteurs du centre du pays. Nous avons participé à des foires et à des expositions, à l’instar du Salon international de l’environnement et des énergies renouvelables, des rencontres qui nous ont permis de présenter nos produits au large public”, indique-t-elle non sans fierté, en assurant qu’elle fera tout pour labelliser son miel et ainsi le placer à l’international. Elle confie au passage que pour l’instant elle fait face à un problème de sédentarisation de son cheptel et qu’elle et les membres de la coopérative ont été obligées de déplacer les ruches (dont elle a refusé de dire le nombre) dans une clairière de la forêt de Aïn Barbar, à une dizaine de kilomètres plus bas que Bouzizi, sans gardiennage, ou presque.

L’Arbre d’Éden ou le sens de l’entrepreneuriat 
Loin de Seraïdi et quelque 80 km plus à l’est, en périphérie de la commune d’Oum Teboul, se trouve le siège social de la coopérative L’Arbre d’Éden. Un nom commercial tracé grossièrement au pinceau à même le mur de façade de la mansarde de 20 m2, qui sert aussi et surtout d’atelier à Mme Hiba Benhelima et ses assistantes. À l’intérieur, cette dame est déjà à pied à d’œuvre, malgré l’heure matinale ; elle a déjà préparé son matériel et les plantes qui doivent lui servir pour la production de la journée.

Cette jeune femme est telle qu’on nous l’a décrite : dynamique et souriante et l’accueil qu’elle nous réserve, en tant que visiteur, en dit long sur la manière avec laquelle elle dirige la coopérative. “Toutes les pages de votre journal ne suffiront pas pour rapporter les embûches que nous rencontrons et les misères que l’on nous fait subir, nous pauvres paysannes”, nous lance-t-elle sur le ton de la plaisanterie. Plus sérieusement, elle reconnaît que le programme Genbi est une excellente initiative qui profite sans distinction aux femmes rurales des quatre coins du pays. “Ce programme de solidarité est formidable, mais il y a trop de lenteurs dans la concrétisation des projets. De plus, nous n’avons aucun répondant au niveau local à même de recueillir nos réclamations, ou à tout le moins nous orienter, comme cela a été le cas de notre coopérative”, regrette-t-elle.

Le verbe haut, Hiba Benhelima relate une à une les péripéties qu’elle a personnellement traversées, avant de démarrer sa distillerie. “Bien qu’annoncée et confirmée par l’agence allemande, la livraison de l’alambic, du pressoir et du séchoir a pris trop de temps, ce qui a fini par décourager les trois sociétaires qui devaient démarrer la production avec moi. Elles ont fini par démissionner, me laissant dans un désarroi profond, ne sachant plus s’il fallait abandonner comme elles, alors que le matériel nous avait été finalement été livré, ou, au contraire, tout recommencer depuis le début”, raconte-t-elle. Et d’ajouter que la passion l’a finalement emporté sur le découragement. “Convaincue de mes chances de réussite dans le domaine, j’ai pris la situation en main et reconstitué la composante de la coopérative avec une nouvelle équipe plus conséquente en nombre, avec des femmes qui avaient de surcroît une expérience dans l’extraction traditionnelle de l’huile de lentisque (zit edharou), et qu’il a fallu initier aux méthodes de distillation moderne pour parfaire leur formation. C’était là ma première victoire sur le mauvais sort. J’ai ensuite convaincu mes camarades qu’il ne fallait pas que l’on se limite à la seule exploitation du lentisque, au risque de chômer à la basse saison. Aidées en cela par ma propre maman, qui nous a avancé les fonds nécessaires, nous nous sommes alors investies dans la production de l’huile et du vinaigre du figuier de Barbarie et de toutes les plantes susceptibles d’être transformées, qui nous tombaient sous la main”, poursuit cette femme infatigable. Tout semble aller pour le mieux, donc, pour la présidente de la coopérative L’Arbre d’Éden, qui en est à batailler actuellement pour obtenir la certification “bio” de ses produits et pour avoir accès aux réserves floristiques du Parc national d’El-Kala qui l’entoure, requête à laquelle la direction de cette institution oppose un niet catégorique évoquant la préservation du patrimoine.

Green Women revendique le droit à la cueillette  
Le même combat est mené par Guediri Soumya, la présidente de la coopérative Green Women de production des huiles essentielles de différentes plantes aromatiques et médicinales et de plantes séchées, d’El-Kala. “Green Women est l’une des toutes premières coopératives entièrement féminines en Algérie. Elle a été créée le 3 juillet 2018 avec 9 sociétaires âgées entre 20 et 51 ans, dont la plupart ont fait des études universitaires”, indique cette mère de famille, lorsque nous lui avons rendu visite chez elle, l’atelier de distillation étant fermé pour cause de rupture de stock de matières premières.

Une situation qui chagrine au plus haut point Mme Soumya qui, comme la présidente de la coopérative “L’arbre d’Eden”, n’a cessé de revendiquer le droit à la cueillette des plantes à l’intérieur du parc national. “Nous avons introduit une demande pour l’obtention d’un permis d’exploitation auprès du PNEK, mais notre requête est restée lettre morte, malgré nos maintes relances. Au lieu de nous autoriser, les autorités nous recommandent de nous approvisionner dans les massifs situés en dehors des limites du parc, c’est-à-dire à une trentaine de kilomètres d’ici”, s’emporte cette productrice. Elle signale que ce n’est pas la seule embûche à laquelle la coopérative a eu à faire face au cours de ces trois dernières années. À commencer par le local de 30 m2 qui leur sert d’atelier de fabrication lequel a été loué à titre gracieux par Troudi Linda, la gérante de la coopérative. Un sous-sol de la maison familiale de cette dernière, que les membres de Green Women ont aménagé et équipé grâce à un prêt Angem, le rendant fonctionnel et même performant. “Nous avions raiment commencé à donner des preuves de notre savoir-faire, en extrayant des huiles essentielles de lentisque, de myrrhe, de menthe, et de dizaines d’autres plantes et végétaux, parmi lesquels l’eucalyptus globuleux, dont nous avons fait don à des personnes atteintes de la Covid 19, à des asthmatiques, aux moments forts de la pandémie”. Mme Soumya fait valoir que pour ne pas rester les bras croisés, les membres de la coopérative ont dû se résoudre à la domestication des plantes telles que la citronnelle, la menthe poivrée, la mélisse et à la fabrication de confitures.

La meilleure huile de lentisque se fabrique à Bougous
Les onze sociétaires de la coopérative Arom Mex, localisée aux confins de la mechta de Mexenna aux abords précisément du barrage de Bougous, ont les mêmes soucis d’approvisionnement, à la seule différence qu’elles sont spécialisées dans la production de l’huile végétale et essentielle de lentisque. “Les gens qui s’obstinent à nous empêcher de cueillir notre matière première ici devant notre pas de porte et d’aller la chercher du côté de Matroha, Zitouna et Bouthelja ne savent pas de quoi ils parlent. La distillation du lentisque est une tradition ancestrale dans la région de Bougous et jusqu’à Aïn Assel et El-Ayoun, et il n’a jamais été question de raréfaction du lentisque de Bougous qui est le meilleur de toute la région”, revendique Mme Leïla Fouel.  Cela en annonçant qu’une fois ses coopératrices et elle auront réglé le problème du local qui leur sert d’atelier, qu’elles louent au prix fort actuellement, elles ont choisi de se lancer, elles aussi, dans la production de l’huile de figue de Barbarie.

À la question de savoir si elle estime que le groupe a réussi dans son entreprise, elle répond oui d’une voix timide qui tranche avec le charisme qu’elle dégage.  “Durant les quatre dernières années, nous nous sommes surtout fait connaître en tant que femmes entrepreneures, et avons au moins prouvé que nous sommes capables de nous émanciper et de nous placer au cœur de l’économie nationale. Ce qui n’était pas évident au regard des préjugés et du machisme dominants, ici, en plein arrière-pays, où tout ça est nouveau et où les femmes n’ont pas pour habitude de voyager seules. Nous ne remercierons jamais assez les autorités de notre pays et les organismes étrangers, tels que GIZ qui nous ont assistées, soutenues et formées dans les meilleures conditions qui soient, ici en Algérie, ou encore au Maroc, en Tunisie, auprès de compétences, qui nous ont initiées avec une grande générosité aux techniques d’extraction des fragrances et des huiles à partir de plantes. Des formations qui nous ont inculqué le respect de l’environnement et la préservation de la nature”, s’épanche Leïla Fouel, une lueur dans le regard, qui en dit long sur sa détermination à aller de l’avant dans le projet de coopérative.

Liberté

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