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Kamel Aït Cherif, expert international en économie d’énergie, à L’Expression : «L’Algérie est condamnée à la transition énergétique»

Revenant sur l’importance de la transition énergétique pour sortir de la dépendance des hydrocarbures, l’expert international en économie d’énergie, Kamel Aït Cherif, nous livre dans cet entretien sa vision sur la problématique de la situation de l’économie algérienne et justifie l’intérêt économique de la transition énergétique et son opportunité.

 

L’Expression: Comment évaluez-vous la situation énergétique en Algérie?
Kamel Ait Cherif: L’Algérie est l’un des pays les plus énergivores, non pas seulement au point de vue consommation interne d’énergie (+50 millions de tonnes équivalent pétrole «Tep» en 2019(*) contre 30 millions de Tep en 2010, une hausse d’environ 60% depuis 10ans, soit 1,5 tep par an et par habitant, mais surtout au point de vue affectation de cette consommation d’énergie, dont l’essentiel est consommé par les ménages (40%) et le transport (36%) sans retour de plus-value ou de richesse quelconque, alors que le secteur de l’industrie consomme moins de 20% du bilan énergétique national.

En outre, si le rythme de consommation interne d’énergie se poursuit à la même tendance haussière, avec une moyenne annuelle de 5%/an, il risque de doubler à l’horizon 2030, voire tripler à l’horizon 2040. Avec un scénario laisser-faire, la production totale d’énergie risque d’être égale à la consommation interne d’énergie à l’horizon 2030.
Il y a lieu de signaler, que la moyenne de consommation d’énergie de l’Algérien est le triple de la moyenne mondiale.
Par ailleurs, par type d’énergie: 15 millions de tonnes de produits carburants ont été consommés en 2019 (dont 70% c’est le diesel «problématique de diésélisation», 25% essences et 5% GPL/c). Ce phénomène de «diésélisation» risque de devenir carrément irréductible dans un proche avenir, si l’on n’y réagit pas
On estime que cette demande de carburant triplera d’ici 2025, sous l’effet de la croissance économique et démographique.
La consommation nationale des carburants routiers, qui dépasse 14 millions de tonnes en 2019, représente un marché de l’ordre de 10 milliards de dollars US, soit environ plus de 20% de la totalité de nos revenus d’exportation des hydrocarbures.

Pour le gaz naturel, en 2019, la consommation sur le marché national dépasse 40 milliards de m3/an, elle devrait, sur la base d’un scénario laisser-faire, doubler à l’horizon 2025, voire tripler d’ici 2030.Les besoins en gaz naturel se situeraient aux horizons 2025 et 2030 respectivement en moyenne pondérée à 55 et 102 milliards de m3. Plus de 60% de l’énergie consommée par les ménages, c’est de l’énergie électrique, alors que 96% de l’électricité est produite à partir du gaz naturel.

Le taux d’électrification en Algérie dépasse 98% et le taux de pénétration du gaz naturel dépasse 60%!!!
Aussi, il y a lieu de signaler que la consommation de gaz naturel en Algérie représente plus de 35% de la consommation globale d’énergie, au moment où la moyenne mondiale ne dépasse pas 22%. Ce modèle de consommation énergétique est insoutenable!
Au regard des préoccupations actuelles et futures, l’avenir énergétique de l’Algérie suscite des inquiétudes!La sécurité énergétique et de plus en plus importante et la consommation nationale en énergie devrait être plus économe.

Comment voyez-vous l’évolution de la transition énergétique?
Une transition énergétique vers un développement durable, qui définit la part de chaque énergie et la protection de l’environnement.
Dans l’incapacité pour l’économie algérienne de constituer une alternative à la rente pétrolière qui est la principale source de financement de l’économie nationale, l’Algérie est condamnée à adopter une stratégie basée sur la sécurité énergétique et la transition énergétique.
En Algérie, la situation énergétique, en perspective, est difficile et la sécurité économique est menacée si les pouvoirs publics n’en prennent pas la mesure nécessaire en attribuant sans tarder une priorité absolue à la transition énergétique.
À long terme, ce modèle de consommation énergétique s’il perdure rendra problématique l’équilibre offre-demande pour la source d’énergie fossile.
La transition énergétique se pose comme une nécessité absolue avant toute autre considération. Il s’agit d’intégrer, maintenant, des énergies renouvelables dans la stratégie d’offre énergétique à moyen & long terme, tout en accordant un rôle important aux économies d’énergies et à l’efficacité énergétique.

A cet effet, il est impératif pour l’Algérie, à l’horizon 2030, de définir des objectifs du développement durable, de replacer la transition énergétique par l’économie d’énergie, de doubler le taux de croissance de l’efficacité énergétique et la part des énergies renouvelable dans le mix énergétique national. Mais aussi, mettre en place des mesures fortes afin d’orienter nos modèles de consommation et de production d’énergie.
Aujourd’hui, avant qu’il ne soit trop tard, il y a lieu d’engager un programme d’action concevable vers une transition énergétique pour assurer un développement durable à d’ici 2030. Le modèle énergétique actuel, basé sur la consommation des ressources limitées, ne pourra fonctionner indéfiniment. Nous devons engager une transition énergétique vers la sobriété énergétique et l’utilisation des énergies renouvelables où le rôle de l’énergie fossile diminuerait.
Une politique de vérité des prix de l’énergie, le développement et l’encouragement de la trilogie: sobriété, efficacité, énergies renouvelables.

On parle beaucoup de transition énergétique et peu d’efficacité énergétique, pouvez-vous nous en dire un peu plus?
L’efficacité énergétique ce n’est qu’un volet de la transition énergétique, de même que les énergies renouvelables.
Cette terminologie «efficacité énergétique» est souvent plus largement utilisée pour désigner l’ensemble des technologies et pratiques qui permettent de diminuer la consommation d’énergie tout en conservant le même service final «faire mieux avec moins».
L’objectif d’une politique d’efficacité énergétique dans le transport routier et/ou les ménages n’est pas de réduire à tout prix la consommation d’énergie, mais plutôt d’améliorer le rendement énergétique du secteur des transports et des ménages, c’est-à-dire d’obtenir le même service en consommant moins d’énergie ou encore, à consommation inchangée, d’obtenir un service meilleur. Cette surconsommation interne d’énergie, dont nous gaspillons une bonne partie (environ 15 à 20% d’énergie), est due essentiellement à l’effet prix de cette énergie bon marché, mais aussi aux équipements énergivores!

Quels sont pour vous les obstacles qui empêchent cette transition énergétique de s’accomplir?
Tout d’abord, il y a lieu de signaler que la ou les transitions énergétiques se réalisent à moyen & long terme (on peut même dire sur des décennies). Il s’agit de transformations complexes et structurelles. C’est l’échelle d’un investissement dans des infrastructures énergétiques. Pour preuve, la transition du bois vers le charbon a commencé il y a deux siècles. Mais, il y a aussi la volonté politique et les moyens de financement de cette transition énergétique, qui, éventuellement empêchent la transition énergétique de s’accomplir, surtout compte tenu de la crise économique actuelle, due à la baisse des prix du pétrole et à la crise sanitaire du coronavirus. Cette crise risque de s’accentuer et remettra en cause les principes fondateurs de la transition énergétique vers un développement durable!
Actuellement, l’ensemble des pays sont en train de réfléchir et surtout d’agir sur les meilleures ripostes économiques afin de minimiser les impacts négatifs de la crise économique.

Pour y faire face, l’Algérie doit faire un choix bien difficile: avec cette tendance haussière de la consommation d’énergie, faut-il continuer à le consommer et à dépenser plus en subventions à l’énergie pour permettre aux citoyens d’avoir une énergie bon marché, ou faut-il le rationaliser et réfléchir à des solutions alternatives ou de substitutions dans un futur proche?
D’ailleurs, la chute des prix du pétrole à laquelle on assiste, relance le débat sur la pertinence des subventions à l’énergie, notamment pour les carburants et sur la nécessité d’entreprendre sereinement des réformes avant d’y être contraint par la force des choses.

Quelle importance pourrait avoir le volet de l’économie d’énergie dans cette transition énergétique?
Tout d’abord, pour faire de l’économie d’énergie, on a besoin de l’efficacité énergétique et de la sobriété énergétique.Des gestes «éco-citoyens» nous permettraient d’économiser l’équivalent de 6 à 8 millions de tonnes d’énergie. Par ailleurs, il y a lieu de faire adopter des comportements économes en énergie. Car, le plus grand gisement d’énergie en Algérie serait celui des économies d’énergie évalué à 20% d’après certaines études. En Algérie, l’indice de l’intensité énergétique est une fois et demie plus élevée que celui des pays de la CEE. Ceci veut dire que nous consommons 50% d’énergie de plus que ces pays pour produire la même quantité de bien. Plus grave, cet indice ne fait que se dégrader depuis 2004.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les programmes de rationalisation de l’énergie qui ont été lancés dans les pays de l’Ocde depuis les années 70 auraient permis de réaliser une économie d’énergie de +60% à aujourd’hui.
En 2015, l’Union européenne reconnaît les économies d’énergie comme une source d’énergie à part entière. Projection du mix-énergétique européen à l’horizon 2030, les économies d’énergie, comme première source d’énergie de l’Europe d’ici 2030!!!
En Algérie, le lancement de tels programmes est une nécessité absolue, si l’on veut rationaliser notre consommation interne d’énergie. En guise de conclusion, les économies d’énergie et le développement des énergies renouvelables, mais aussi les efforts entrepris dans le domaine de l’efficacité énergétique vont contribuer amplement à la transition énergétique et détendre à moyen terme le marché algérien de l’énergie.

L’Expression

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